Egal-IT #6

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Dossier Précarité partout, protection nulle part !

Le défi de l’ubérisation, et plus largement de la flexibilité du travail, a été longtemps un angle mort des syndicats. Or, les mêmes causes produisent les mêmes effets dans la santé et dans l’éducation : la recherche d’une flexibilité totale du travail se justifie au nom de la vertueuse « compétitivité » : autrement dit avoir les coûts de production (comprendre : le coût du travail) les plus bas permet d’avoir les prix les plus bas, afin de survivre dans la grande guerre économique (toujours entretenir la menace et la peur). Les CDD, le travail intérimaire, le travail à la tâche des plateforme (version 21e siècle du louage de services d’avant le 20e siècle)… C’est bel et bien la même chose que la « contractualisation » et autre recours aux « BMP » dans l’Éducation. Flexibiliser le travail, c’est baisser les coûts (« adapter la quantité de capital humain au gré des besoins). Mais c’est aussi pouvoir exercer facilement une pression sur les travailleur.es, tenu.es d’être reconnaissant.es d’avoir un job, déjà. Enfin, cela permet de casser toute réflexion collective, toute solidarité. Bref, c’est tout bénef. Mais voilà, en 2025, la CGT a fait son entrée dans le monde magique des start-up, et les travailleur.es Deliveroo se sont mis en grève pour simplement sortir de la misère. Les travailleur.es de Leboncoin (« la marque préférée des Français ») se sont mis en grève le 18 mars 2026 pour dénoncer une « brutale » dégradation des conditions de travail, victoire électorale de la CGT chez Deezer, ou encore réflexion syndicale en cours chez Doctolib. Mais un mur se dressent devant eux, devant nous tout.es : l’individualisation de la relation travailleur.e / employeur.e paralyse toute action collective, voire met en danger celleux qui y participent. La flexibilisation du travail public n’est pas une dérive. C’est un projet. Alors on s’organise, ou on subit.

CGT Éduc’action 56

Face à l’essor des plateformes numériques (Uber, Deliveroo, Amazon), les syndicats traditionnels peinent à s’adapter et à représenter les nouveaux travailleurs précaires. Ce désarroi favorise l’émergence de collectifs alternatifs, comme le CLAP (Collectif des livreurs autonomes de Paris), qui privilégient une organisation horizontale, moins idéologisée, et s’appuient sur les outils numériques pour mobiliser. Les travailleurs de plateforme — livreurs, chauffeurs, micro-travailleurs — cumulent absence de salaire minimum garanti, statut précaire d’auto-entrepreneur et opacité des entreprises qui les emploient. Ils font face à des pratiques antisyndicales délibérées : turnover forcé, isolement par les outils numériques, pressions et intimidations.

À l’international, certains syndicats ont cherché à innover : distributions d’objets ludiques chez Amazon en Allemagne, plateforme de notation des employeurs avec Fair Crowd Work, ou encore collectifs comme Tech Workers Coalition aux États-Unis. En France (2018), CGT, CFDT et SUD en sont encore au stade de l’expérimentation et de la réflexion. Mais des angles morts du syndicalisme contemporain subsistent : le micro-travail et le digital labor — ces tâches non rémunérées accomplies par les internautes eux-mêmes — restent quasi absents des agendas syndicaux. (Uzbek et Rica, 9/09/18)

Le taux de syndicalisation en France est en déclin continu depuis les années 1970 : de près de 20 % en 1975, il est tombé à 10,3 % des salariés en 2019, avec un écart marqué entre le public (18,4 %) et le privé (7,8 %). Les grandes confédérations comme la CGT et la CFDT ont vu leurs effectifs chuter drastiquement depuis 1980.

Ce recul s’explique par plusieurs facteurs structurels : la désindustrialisation, l’individualisation des relations de travail, et surtout l’essor de nouvelles formes d’emploi — intérim, sous-traitance, autoentrepreneuriat, plateformes numériques. Les travailleurs précaires sont très peu syndiqués (1,6 % pour les CDD et intérimaires en 2019), alors qu’ils sont davantage exposés aux risques professionnels et moins protégés en cas de rupture de contrat.

Face à ces mutations, les syndicats tentent de s’adapter : organisation par site plutôt que par entreprise, création de collectifs territoriaux ou professionnels, mobilisation numérique, et intégration progressive des travailleurs de plateforme. Mais cela soulève toutefois des tensions internes, les organisations devant défendre des travailleurs qui ne revendiquent pas nécessairement le statut salarié qu’elles promeuvent… Pour le moment, la portée de ces adaptations paraît limitée, des réponses pragmatiques mais partielles, insuffisantes pour constituer une réponse globale à l’éclatement du salariat.

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« On songe à rejoindre un syndicat, car ça nous donnerait un pouvoir de négociation » : dans les start-up, un embryon de luttes sociales. Le Monde, 22 mars 2026 (€)

Elle est encore timide, mais la percée syndicale existe au sein des jeunes entreprises de la tech. Les salariés commencent à réagir plus fermement et plus collectivement qu’auparavant aux contournements du code du travail et aux burn-out.

Longtemps imperméables à la culture syndicale, les jeunes entreprises technologiques voient émerger un engagement collectif inédit. Burn-out fréquents, plans sociaux déguisés en ruptures conventionnelles, heures supplémentaires impayées, pression à la performance et surveillance accrue par l’IA constituent autant de facteurs qui poussent certains salariés à se mobiliser.

Des signaux concrets illustrent cette tendance : création d’un syndicat CGT dédié aux start-up en 2025, grève historique chez Leboncoin en mars 2026, victoire électorale de la CGT chez Deezer, ou encore réflexion syndicale en cours chez Doctolib.

Guglielmo Marconi. QSL.net (public domain)

Plusieurs freins structurels persistent néanmoins. Les salariés — jeunes, diplômés, cadres — associent souvent le syndicalisme à une image « ouvrière » éloignée de leur univers. La culture start-up, qui valorise le collectif en surface tout en traitant les problèmes individuellement, décourage la confrontation. Beaucoup préfèrent démissionner plutôt que se battre.

Les élus qui s’engagent font face à une charge mentale lourde, des tensions avec la direction, voire des discriminations de carrière. Ils consacrent l’essentiel de leur mandat à faire respecter le droit du travail plutôt qu’à porter des revendications nouvelles.

« Signe que les choses bougent malgré tout, lors de la journée de mobilisation du 18 septembre 2025, les syndicats CGT, Solidaires et l’organisation intitulée Travailleur•es du jeu vidéo ont distribué des tracts devant la Station F, lieu emblématique de la tech à Paris, pour dénoncer les conditions de travail. « Le nombre de nos adhérents double tous les deux ou trois ans », se félicite Sébastien, membre du bureau du syndicat Solidaires-Informatique. Et puis il y a eu, mercredi 18 mars, cette grève de 10 % des salariés du site Leboncoin, qui dénoncent la restriction soudaine du télétravail et la pression à la performance. C’était le premier débrayage de l’histoire de cette vieille start-up, devenue entreprise de 1 500 personnes. »

CGT / IA

« Lors des élections professionnelles de la plateforme musicale Deezer, en 2025, la CGT a raflé la moitié des sièges. « On voyait des salariés en burn-out, des collègues isolés, peu politisés, et un CSE qui offrait peu de soutien. Alors on s’est présentés, sous étiquette CGT », raconte Dorian (le prénom a été changé à sa demande), l’un des élus. « Quand nous avons suivi notre première formation au syndicat, nous avons été applaudis, car nous étions de loin les plus jeunes », sourit Héloïse (dont le prénom a aussi été changé à sa demande), également élue et référente harcèlement. Les représentants du personnel de Deezer décrochent de « petites victoires », comme la pérennisation de contrats en télétravail qui fonctionnaient jusqu’alors par avenants, une consultation avec expertise pour mesurer l’impact de l’IA générative sur les conditions de travail, ou un cas de harcèlement moral reconnu comme accident du travail. » Lire l’article complet (€)

Dans le secteur de la santé, les travailleur.es prennent aussi de plein fouet le vent de la flexibilité et de la dégradation de leurs conditions de travail. L’enquête OF 22 mars 2026 le montre : entre découragement et désillusion, près d’un•e élève infirmiere sur cinq jette l’éponge.

CC BY-SA 4.0

Entre 14 et 18 % des étudiants infirmiers abandonnent leur formation avant l’obtention du diplôme, un chiffre en hausse constante depuis une dizaine d’années. Ce paradoxe est d’autant plus frappant que la filière est l’une des plus demandées sur Parcoursup, avec plus de 738 000 candidatures en 2025.

Le principal facteur de rupture est le choc provoqué par les stages. La réalité hospitalière — horaires décalés, charge de travail écrasante, situations émotionnellement éprouvantes — contraste brutalement avec l’image idéalisée du métier. Les étudiants se voient souvent confier des responsabilités qui dépassent leur niveau de formation, dans des services en sous-effectif chronique. La rémunération des stages est également pointée comme un facteur de découragement, certains étudiants évoquant moins de 2 € de l’heure.

Du côté des tuteurs, le constat est tout aussi sombre : épuisés, débordés, ils peinent à former correctement les stagiaires. En France, la norme est d’environ 15 à 20 patients par infirmier, soit le double de la norme européenne. Le secteur compte actuellement 60 000 postes vacants, et la moitié des diplômés quittent la profession dans les dix ans suivant l’obtention de leur diplôme.

Petit rappel : fin 2024, les effectifs de la fonction publique hospitalière comptent 21,7 % de contractuels (Insee) et 25,3% dans la Fonction Publique Territoriale. Pour l’éducation nationale (enseignants + AED + AESH + personnels administratifs et techniques), la part des non-titulaires dans les effectifs publics et privés de l’Éducation nationale est passée de 14,5 % en 2015-2016 à 22 % en 2020-2021. Les AED et AESH expliquent 87 % de cette hausse (DEPP). Il faut aussi compter avec l’essor des personnels « TZR » (Titulaires en Zones de Remplacement), qui connaissent une grande précarité de situation désormais. L’éducation connaît maintenant le même sort funeste que la santé… et que tous les secteurs d’activité.

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